Il a suffi de quelques décennies seulement pour que les nouvelles technologies modifient profondément nos manières de vivre au quotidien. Si l’apparition de machines innovantes sert directement nos intérêts pratiques, celles-ci sont aussi devenues une inspiration au cœur de l’art sous toutes ses formes : visuel, sonore, tactile, et lorsque les trois se mêlent, immersif… La technologie n’aurait-elle pas de sexe, contrairement à… ce qui nous entoure ? C’est ce que nous avons essayé d’explorer en observant le rôle des femmes, d’hier à aujourd’hui, au sein des arts numériques, et établir à quel point celui-ci bouleverse la réalité. Pour le philosophe Paul B. Preciado, dont les chroniques ont été publiées récemment dans un recueil, Un appartement sur Uranus, la technologie nous aiderait à surmonter ces normes de genres surannées que nous pensons naturelles. L’approche du genre via les arts numériques peut de ce fait être renouvelée radicalement. Le féminisme y a bien trouvé sa voie, et nombre de femmes s’y engagent, au sens littéral comme au figuré, lorsqu’elles voient dans les arts numériques une manière de porter haut et fort une éthique de l’égalité. Elles investissent aussi à fond l’accessibilité permise par le numérique. C’est notamment le cas de Laetitia Maffei, dont la galerie créée en 2015 à Paris a pour objectif d’investir dans l’art grâce aux cryptomonnaies.
Dans l’imaginaire collectif, la technologie est l’apanage des hommes, comme tous les domaines dits sérieux. Pourtant, les femmes ont investi ce domaine dès ses débuts. Au XIXe siècle, des « ordinatrices » exécutaient des calculs mathématiques compliqués bien avant les machines. Des pionnières comme Ada Lovelace ont été à l’avant-garde de la programmation informatique telle qu’on la connaît aujourd’hui. Dans les années 30, l’actrice Hedy Lamarr mène une double vie : après de longues journées devant la caméra d’Hollywood, elle se retire dans son petit laboratoire pour inventer l’ancêtre du Wi-Fi et du GPS. Un talent de caméléon précieux face aux limitations de l’époque.
Aujourd’hui, les femmes trouvent des espaces d’expression de plus en plus fertiles, à l’intersection de l’art et de la technologie. La designeuse Clara Daguin brode fibres optiques, des LED ou encore des câbles informatiques sur ses vêtements. Dans ces créations lumineuses et interactives, la designeuse fait une symbiose de l’organique et du digital. Elle nous donne à voir un portrait futuriste de l’humanité connectée. La performeuse Roslyn Helper questionne nos vies connectées et puise son inspiration au sein des réseaux qui peuplent notre quotidien pour créer des œuvres interactives et immersives. Les réseaux sociaux offrent de nouvelles possibilités de rassemblement et d’engagement. Female Pressure est un réseau qui rassemble des artistes digitales féminines, transgenres et non-binaires à travers le monde. En s’unissant, elles se frayent des voies dans un domaine qui les a longtemps rejetées.
Un des sujets clés qui détermine l’usage de la technologie aujourd’hui est l’engagement. Puisqu’elle agit comme un miroir grossissant des inégalités persistantes au sein de la société, la technologie porte alors en elle une forte dimension politique et éthique que les artistes et les scientifiques n’hésitent pas à saisir. Muriel Tramis, créatrice du jeu vidéo Adibou, s’est aussi emparée de la question de l’esclavage à travers ce format. L’afrocyberféminisme place au centre de sa problématique les femmes africaines et leur rapport à la technologie. Un court métrage explore les problématiques de migrations actuelles avec des images virtuelles mais une bande-son réelle. De son côté, Chloé Lavalette explore la peau en tant que symbole des articulations de classe et de race. Messages, féminisme, art engagé, alors qu’est ce que ces militantismes transmettent aujourd’hui sur notre rapport au réel ?
Mais si la technologie est un lieu de luttes artistiques, sociales et politiques, elle révèle également le long chemin qu’il reste à parcourir pour obtenir l’égalité des genres. Internet se fait le reflet de notre mémoire collective, un espace où les bases de données ne retiennent que l’histoire des grands hommes. Le collectif « Les sans pagEs » se bat contre cette fatalité et réhabilite les artistes, écrivaines, scientifiques et penseuses dont les contributions à l’édifice du savoir humain ont été occultées. De son côté, la compagnie Sticomiss interroge les questions féministes et queer sur Internet, ainsi que le vécu de communautés souvent cibles de cyberharcèlement. Dans l’univers du jeu vidéo, malgré une implication des femmes depuis les années 1970, les inégalités persistent à tous les niveaux : en amont de la production, où peu de femmes occupent des postes de responsabilité, et en aval, dans la communauté des gamers. Un monde de discriminations qu’un collectif de chercheuses et d’artistes, Dea Ex Machina, interroge en invitant à réfléchir sur les représentations des corps numériques, entre 3D, avatars et théâtre. L’objectif : penser un monde numérique plus égalitaire.
Par Eugénie Bourlet, Cécile Gosselin,Fedwa Bouzit,Camille Andrieu,Claire Lemonnier
Merci à Marie Lechner de nous avoir ouvert les portes de la Gaîté Lyrique pour l’exposition Computer Grrrls.