ENQUETE – Le projet « les sans pagEs » propose un week-end par mois de venir à la Gaîté lyrique afin de rédiger des pages Wikipédia sur des femmes, représentées de manière très minoritaire sur la plateforme. Enquête sur cette mobilisation féministe en ligne.
Annette Faive, une peintre du XXème siècle, Louise Rappe, la fondatrice de la première école maternelle française, Mireille Albrecht, écrivaine et résistante : ces noms vous sont sûrement inconnus, mais ils font pourtant partie de notre histoire française. Des vies invisibilisées, celles de femmes qui ont marqué leur époque, mais disparues de la mémoire collective. C’est pour cela qu’en ce dimanche matin d’avril embrumé, Natacha Rault, fondatrice du projet « les sans pagEs », avec d’autres membres de son association, déambule dans le cimetière du Père Lachaise. Ils suivent un historien du lieu, qui a accepté pour l’occasion de faire un parcours spécialement consacré à des femmes. Très loin d’une visite touristique, c’est une véritable mine d’or d’informations primaires, des sources que sont en train de récolter les membres du projet.
Car le fondement du projet « les sans pagEs » c’est de remplir les cases manquantes, sur l’encyclopédie en ligne Wikipédia, qui subit ce qu’on appelle un biais de genre. « Il y a entre 80 et 90% des contributeurs qui sont des hommes sur Wikipédia, et selon notre dernier recensement le 20 mai 2019, seulement 17,53% des biographies françaises sont consacrées à des femmes » explique la personne qui se fait appeler « Kvardek du » en ligne (42 en esperanto). C’est dans cette optique que Natacha Rault (Nattes à chat, en ligne), a créé le projet « les sans pagEs » : « Tout a commencé par une simple conférence, à l’université de Genève où je travaille, le bureau de l’égalité m’avait demandé d’en organiser une sur la thématique de la visibilité des femmes sur Internet pour donner suite à un article paru dans le New York Times en 2011. »
Une vision rhizomatique
Se définissant comme « féministe radicale », elle organise ensuite des ateliers sur l’année 2015/2016 pour créer ou améliorer les pages sur Wikipédia de femmes suisses. Puis elle débarque à la conférence Wikimania en 2016 (le rendez-vous annuel de Wikimedia, dont fait partie Wikipedia) où son projet « les sans pagEs » est nommé sans qu’elle le sache parmi les « 10 projets les plus cools » de la conférence. C’est l’occasion pour elle de rencontrer les personnes qui ont créé « Women in Red », le pendant anglo-saxon de son projet, qui lançait alors un appel à contribution pour écrire des pages de femmes dans d’autres langues que la leur. Natacha Rault décide donc d’essayer de fédérer les initiatives déjà existantes afin de donner de la force au mouvement francophone de féminisation de Wikipédia. « J’ai essayé de faire du bruit dans la communauté, de fédérer des personnes qui n’avaient pas exactement la même opinion mais qui allait dans le même sens. Les gens étaient attaqués individuellement après avoir écrit certains articles, à plus, nous pouvions mieux nous défendre » explique-t-elle. Elle offre le moyen à ceux qui le veulent de venir contribuer, une vision des choses « rhizomatique » comme elle le qualifie, où chacun apporte sa pierre à l’édifice et s’empare du projet à sa façon, en ligne comme dans la réalité.
« Les gens étaient attaqués individuellement après avoir écrit certains articles, à plus, nous pouvions mieux nous défendre. »
Natacha Rault
En effet, si la partie visible s’organise autour d’ateliers, où le public est invité à venir apprendre à contribuer avec les membres du projet, comme à la Gaîté Lyrique, la partie la plus importante se fait en ligne. Contributions, discussions autour de sujets et de la façon d’écrire, « les sans pagEs » ont su se faire une place dans la communauté active de Wikipédia. L’encyclopédie en ligne est connue de tous, notamment pour son manque de fiabilité, comme le martèle souvent les professeurs à leurs élèves, avides de régler leur exposé en trois clics sur la plateforme. Mais elle est aussi un lieu de débat, où chaque contributeur doit respecter un nombre de règles, des critères d’admissibilité qui régissent la création de nouvelles pages, comme une diversité minimum de sources (deux), cités dans un laps de temps conséquent (deux ans).
La féminisation des noms en votes… et en débats
Ainsi plusieurs centaines de personnes sont très active sur cette plateforme comme Olivia, 27 ans, libraire en reconversion en région parisienne, qui a rejoint « les sans pagEs » après les avoir découvert sur Twitter : « J’adore écrire, apprendre des choses aux gens. Je suis donc devenu une très grosse contributrice, j’ai écrit plus de 600 articles depuis que j’ai rejoint la communauté, il y a un an et un mois. ». Après avoir commencé par un premier article sur une romancière albanaise, elle s’est consacrée à l’écriture de pages en fonction des ses goûts et de ses connaissances : « j’ai une formation en littérature et en histoire, j’ai fait de nombreuses pages biographiques sur des femmes écrivaines, des résistantes. Je peux passer deux à trois heures par jour à écrire des nouveaux articles à en traduire, en enrichir, ça me permet d’occuper intellectuellement ma reconversion ». Dans cette communauté où la neutralité est de mise dans les corps de texte des articles, les débats se font en dehors, au « bistrot », un espace de discussions « qui porte bien son nom » ajoute en souriant Olivia, ou dans des commentaires directement ajoutés aux articles.
La féminisation des noms de fonction illustre bien à quoi peut ressembler ce genre de débat, Natacha Rault témoigne : « Sur l’article de Theresa May, sa fonction de « Première ministre » ne faisait que d’être féminisé/masculinisé par différents contributeurs. J’ai donc organisé un vote qui a permis d’officialiser l’appellation féminine, sur cet article. Mais cela est encore en débat, on ne peut pas arriver sur une page déjà écrite et la modifier ». Là est bien le cœur du fonctionnement de Wikipédia, où débat et votes permettent de prendre des décisions. Un processus qui peut prendre du temps mais qui permet à tous de donner son avis librement.
Finalement, le nombre de pages françaises consacrées à des femmes a passé la barre des 17% grâce aux nombreuses contributions des personnes gravitant autour des « sans pagEs ». Un petit pas significatif, mais qui n’est rien comparé aux listes de plusieurs milliers de noms dans lequel le projet propose à ses nouveaux membres de piocher pour faire exister de manière numérique ces femmes dont on ne trouve que trop peu de traces. « Cela permet de les rendre plus visibles, certains professeurs se sentent plus à l’aise de parler d’écrivaines dont ils peuvent avoir des informations via Wikipédia » explique « Kvardek du ». Un vrai travail de fourmi.
Pierre Hemono