CRITIQUE – Dans un nouvel essai qui réunit ses chroniques publiées ces dernières années dans Libération, le philosophe passé de lesbienne queer à homme transgenre fait exploser les normes. De cette manière, sa propre expérience se retrouve intégrée aux transformations globales de l’humanité, politiques, sociales, technologiques…
« Toute révolution, subjective ou sociale, exige un exil de la voix, une suspension du geste, une rupture de l’énonciation, la reconnexion avec des lignes étymologiques qui avaient été fermées ou alors une coupe franche dans la langue vivante ».
Ces quelques lignes restituent les grands éléments de la pensée puissante et radicale de Paul B. Preciado. Un appartement sur Uranus. Chroniques de la traversée (éd. Grasset) réunit les nombreuses chroniques que le philosophe a publiées dans Libération entre 2015 et 2018, réflexions au gré de l’actualité française et internationale (Le Mariage pour tous, Nuit debout, l’indépendance de la Catalogne, la victoire de Syriza en Grèce, la crise des réfugiés européenne…). Ces fragments apparaissent aussi surtout comme le flux de conscience d’un « migrant du genre », puisqu’il effectue à la même époque sa transition sexuelle de lesbienne queer à homme transgenre, discute aussi sa relation d’alors avec Virginie Despentes, préfacière de l’ouvrage. Le philosophe accueille un vaste héritage politique, social et intellectuel… qu’en faisant sien il pétrit, transforme, traverse.
« Il appartient à la philosophie et à la poésie la tâche profane de restituer les mots sacralisés à l’usage quotidien : défaire les nœuds du temps, arracher les mots aux vainqueurs pour les remettre sur la place publique, où ils pourront faire l’objet d’une resignification collective »
lit-on telle une mise en abyme dans la chronique « Féminisme amnésique ». Preciado va critiquer chaque norme que le langage maquille en absolu, de l’homme à la femme, de la nature à la culture, du privé au politique, de l’identité biologique à celle de la sociabilité, du corps à l’esprit…
Déconstruire langage, pensée jusqu’à l’être lui-même en remontant aux origines, c’est aussi en amorcer la chute. Preciado fait sienne l’expression célèbre de Foucault selon laquelle « L’homme est une invention dont l’archéologie de notre pensée montre aisément la date récente. Et peut-être la fin prochaine ». Il établit la technologie comme une partie de notre conscience même, qui nous anime et nous constitue :
« Laissons derrière nous les visions patriarcales et coloniales de la technologie (oscillant entre délires de super-pouvoir et paranoïa d’impuissance totale) et mettons-nous à travailler sur la conscience même. Nous sommes tous en mutation mais nous ne sommes que quelques-uns (ceux qui ont été marqués en tant que monstres, ceux dont la subjectivité propre et les corps ont été publiquement signalés comme camps d’expérimentation et preuves matérielles de la mutation) à nous en rendre compte ».
Il n’est donc pas seulement question de transvaluer mais aussi de « performer », c’est-à-dire de faire advenir en réalité ce que le langage exprime. Preciado est profondément héritier de Judith Butler, pour laquelle le genre n’existe que par le discours. Mais avec le philosophe, la performativité du langage est immédiate, somatique :
« Mon corps trans se retourne contre la langue de ceux qui le nomment pour le nier. Mon corps trans existe comme réalité matérielle, comme ensemble de désirs et de pratiques, et son inexistante existence remet tout en jeu : la nation, le juge, l’archive, la carte, le document, la famille, la loi, le libre, le centre d’internement, la psychiatrie, la frontière, la science, Dieu. Mon corps trans existe ».
L’écriture dénonce aussi d’autres réalités, les mots étant coupés et réassemblés dans une sorte de cut-up des concepts qui ouvre les yeux sur les caractéristiques de notre système : l’industrie pharmaco-pornographique, le capitalisme techo-scientifique, lui-même nécropolitique… Preciado, curateur d’expositions, organisateur de la Documenta 14 en 2017 au sein de laquelle il avait créé le « Parlement des corps », un espace public de débat, discute notamment son activisme politique. Le mouvement a quelque chose de vital pour celui qui multiplie les déplacements physiques à Barcelone, Athènes, Beyrouth, Paris…, toujours aux côtés de ceux qui comme lui veulent inventer de nouvelles manières de vivre. En ce sens son écriture n’est pas solitude de la psyché mais toujours expression d’une communauté.
En somme, ces chroniques permettent d’aborder frontalement la pensée au quotidien d’un philosophe que rien ne met à l’écart, éclatant les conventions les unes après les autres comme autant de carcans dont on ne réalisait pas la contrainte. On peut toutefois se trouver bien loin de la radicalité de son expérience. Mais en passant à nouveau du « Je » au « Nous », Preciado rassure :
« Je pense mon propre processus transgenre et le voyage comme autant d’expériences sur la subjectivité. Rien de ce qui m’arrive n’est exceptionnel. Je fais partie d’une métamorphose planétaire. Le temps est venu de se réinventer ».

Paul B. Preciado, Un appartement sur Uranus, Grasset, 336 p., 21,5€, mars 2019.