La peau sous toutes ses formes

REPORTAGE – Chloé Lavalette, doctorante en études théâtrales et actrice, présentait, samedi 18 mai 2019, la deuxième version de sa performance (la peau)² dans le cadre de l’exposition « Computer Grrrls » à la Gaîté Lyrique. L’occasion d’explorer la peau dans ses dimensions politique et sociale.

Sur scène, des échantillons de laboratoire disséminés à même le sol. Les lumières s’éteignent dans l’auditorium, où une trentaine de personnes se sont installées. L’écran s’allume et, dans un silence absolu, se met à diffuser la genèse du projet – un article concernant une « machine à imprimer de la peau » qui rappelle beaucoup de choses à Chloé Lavalette : la question de la nudité et de la pudeur, les attentats du 13 novembre 2015, la fragilité de l’être, Nuit debout…

Pendant ce temps, un corps beige apparaît et se met à rouler en direction de la scène : c’est celui de l’artiste, enroulé dans des collants couleur chair. Une voix pré-enregistrée se lance dans une tirade poétique autour de la peau, des odeurs (jasmin, muscs) et des matières (soie, laine, peaux de bêtes), avec un traitement à la fois historique (« la peau marquée au fer par le maître »…) et contemporain. Telle une chenille se transforme en papillon, Chloé Lavalette retire en même temps ses couches de peau (ou plutôt de collants). Une fois la mue opérée, les deux projecteurs s’allument sur le corps nu de la jeune femme, qui enfile alors un collant jaune et un top rouge.

La tirade poétique

Cette parenthèse onirique s’interrompt soudain et Chloé Lavalette se lève pour raconter, dans un brusque retour à la réalité, sa visite d’un laboratoire lyonnais. Avec une posture de journaliste d’investigation, la jeune femme montre ses découvertes, photographies des robots et des laborantins à l’appui. L’artiste feint prodiguer des explications de vulgarisation scientifique, mais les métaphores poétiques la rattrapent.

Visite du laboratoire

A la réalité succède le théâtre et la fiction. Chloé Lavalette se met ensuite à interpréter, avec un fort accent, une femme qui raconte comment sa mère, ancienne tatoueuse professionnelle, s’est mise à changer de couleurs à son gré. La messagère, qui porte des lunettes et se gratte beaucoup, est venue s’incarner dans le corps de Chloé Lavalette pour nous conter une histoire digne de science-fiction. Un monde dans lequel, quelques années plus tard, chacun peut changer de couleurs de peau (rose, bleu, vert etc.) moyennant un forfait mensuel plus ou moins haut de gamme (basic, plus ou infinite, de 50 à 1000 dollars/mois). La peau en tant que « produit de nouveaux imaginaires et de nouvelles configurations du lien social » finit par être consommable.

Commercialisation de la peau et ses forfaits

Des retours positifs

« Parler de la peau, c’est parler d’une membrane encodée socialement, qui a d’énormes impacts sur la manière dont les autres nous voient. Aujourd’hui déjà le marché du blanchissement, de la dépigmentation, du bleachening, est énorme de par le monde. Donc, c’est aussi une manière de parler des articulations complexes entre rapports de classe et de race », explique l’artiste après sa performance. Elle livre aussi ses propres impressions : « J’ai eu à faire à du trac. Je n’ai pas le sentiment d’avoir fait un sans faute ou une représentation géniale mais je suis assez contente d’être retombée sur mes pattes et d’avoir eu de bons retours ». Le timing était serré pour la doctorante en Études Théâtrales qui a préparé la deuxième version de (la peau)² en une semaine. « Je sais maintenant que c’est insuffisant pour me sentir complètement à l’aise à l’intérieur de mon parcours d’actrice », confie-t-elle.

« Au début j’ai cru que ça allait être un peu long et ennuyeux parce qu’il y avait l’aspect documentaire et finalement j’ai été agréablement surpris tout au long de la pièce, notamment quand elle met en scène un personnage qui témoigne. C’était intéressant parce qu’il y avait un mélange de formes. Par contre ça n’était pas forcément hyper réaliste, notamment le fait de pouvoir changer de couleurs de peau en 2044. Mais je trouve que sa performance provoque une interrogation autour de la domination des genres, notamment avec la question des poils », réagit Joseph, 16 ans.

Une performance hybride entre sciences, poésie et théâtre

Ce travail de restitution à la frontière entre la recherche et le théâtre a vu le jour fin 2018 dans le cadre du cycle de rencontres « Recherche à découvert » organisé par la Gaîté Lyrique. Il s’agissait de rassembler des chercheurs afin qu’ils puissent présenter leurs travaux tout en restant ouverts à des formats alternatifs de présentation. Séduite par cette proposition, Chloé Lavalette a commencé par une résidence de deux semaines au sein de l’institution culturelle parisienne en novembre 2018. La première version de (la peau)² a été créée dans ce court intervalle. « Je ne m’attendais pas du tout à créer une pièce, je partais sur l’idée d’une performance de vingt minutes», se souvient l’artiste. Finalement la performance durera 1h05 la première fois et 1h30 la seconde.

1h30 pendant lesquelles elle présente la démarche suivie dans le cadre de ses recherches puis réalise une performance théâtrale dans laquelle elle interprète à elle seule deux personnages : la messagère et une journaliste qui l’interviewe. Le projet lui a permis d’allier ses études doctorales et de théâtre : « J’ai longtemps regretté de ne pas avoir tout quitté pour le théâtre mais aujourd’hui, ce double profil m’ouvre doucement quelques portes car la conjoncture est favorable à ce type de forme, au dialogue arts-sciences, au brouillage des codes… Le format de la conférence apporte une liberté dans la relation avec le public : on peut informer, expliquer, mais aussi dire n’importe quoi. J’apprécie cette zone hybride où tout peut se dire ».

(la peau)²

Une fable féministe ?

La performance est enrichie par un cycle de conférences et d’ateliers axées sur les nouvelles technologies à la Gaîté Lyrique. « A la base je suis littéraire, pas du tout branchée sur la tech. Ça a vraiment été une école pour m’initier à des problématiques et m’y plonger » explique Chloé Lavalette, qui s’est familiarisée avec l’afroféminisme, l’afrofuturisme, et le design fiction de Donna Haraway, mais aussi avec la science-fiction : autant de sujets qui innervent sa performance.

Isabelle, 33 ans, est conquise : « C’est assez rare de voir une pièce d’anticipation ! ». La jeune femme a également apprécié la façon dont le thème de la peau est traité : « C’est intéressant parce que ça détourne la question de la sensualité, qu’on aborde souvent d’une façon soit totalement trash soit un peu mièvre. Là ça prendre un autre prisme. L’artiste en parle d’une façon scientifique et intime à la fois », constate-t-elle.

« Je pense qu’il est important d’instiller une critique sociale et féministe dans les réflexions sur toutes les formes d’innovation technologique. Le monde des transhumanistes, qui sont extrêmement influents et ont une grosse puissance financière, est particulièrement masculin. Dans les labos que j’ai visités, les femmes étaient très peu branchées sur ces problématiques, alors que les mecs étaient nourris à la SF depuis leur tendre adolescence… Parce que la SF c’est beaucoup écrit pour des mecs, par des mecs ! Ursula Le Guin, une autrice majeure de SF aux US, est très peu connue et traduite en France alors qu’elle a distillé très tôt des fictions critiques sur la sexualité, le genre, ou encore l’écologie», regrette Chloé Lavalette, qui se présente comme féministe.

« Je suis fan de l’exposition Computer Grrrls parce qu’elle montre justement comment la place importante des femmes dans l’histoire des technologies a été ignorée, pour construire un imaginaire très masculin de la tech », ajoute l’artiste. « C’est aussi un acte politique pour moi, que de dire voilà ce qui est en train de se passer, l’usage futur de cette technologie est un enjeu démocratique et il faut y penser ensemble », conclut-elle.

Alizée Le Diot et Claire Lemonnier

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