PORTRAIT – « N’importe quelle femme peut être glamour. Il suffit de rester immobile et de prendre un air idiot ». Hedy Lamarr était bel et bien glamour, mais n’était ni immobile, ni idiote.
La destinée de Hedy Lamarr fut unique et progressiste en tous points : elle était une femme déterminée et totalement indépendante, qui n’a laissé ni les hommes, ni les paillettes de Hollywood faire d’elle un bel objet. Elle a utilisé la science, domaine longtemps refusé aux femmes, pour s’émanciper toujours plus, et a travaillé sur un système de codage des transmissions qui a servi à la mise au point des systèmes Wi-Fi, GPS et Bluetooth.
Une personnalité miroir
Le nom chantant de Hedy Lamarr évoque immédiatement l’âge d’or hollywoodien, ses portraits en noir et blanc, ses étoiles déchues et son opulence. Pourtant, encore peu nombreux sont ceux qui connaissent l’actrice pour son autre talent : elle était également scientifique.
Après d’éreintantes journées devant la caméra, pas question pour Hedy d’enchaîner avec des séances photos ou des interviews. Elle se réfugie dans son atelier (elle en avait un dans chacune de ses résidences) pour fabriquer des objets : un soda-bouillon cube, un collier fluorescent pour chien, un système pour aider les personnes handicapées à sortir de leur baignoire… Hedy bouillonne d’idées.
Une féministe dans l’âme
D’ailleurs, Hedy Lamarr n’a jamais rien fait comme les autres. Née Hedwig Lisa Maria Kiesler à Vienne, elle se fait connaître d’une manière bien peu conventionnelle, surtout pour l’époque : en 1933, âgée d’à peine vingt ans, elle interprète une femme adultère dans le film Extase. Le film fait scandale pour ses nombreuses scènes de nudité, et surtout pour la scène où la jeune actrice est filmée en gros plan en plein orgasme… Hedy Lamarr signe le premier coup de maître d’une vie irrévérencieuse et indépendante, féministe avant l’heure, et montre au monde entier son irrévérence et sa soif de réussite.
A cette époque, le sexe est tabou, le plaisir sexuel et l’orgasme féminin le sont encore plus. Hedy Lamarr devient la première femme du cinéma conventionnel à avoir un orgasme à l’écran. Plus tard, son mari Friedrich Mandl, un vendeur d’armes viennois d’une jalousie maladive, tentera d’acheter toutes les copies du film Extase et l’empêchera de poursuivre sa carrière d’actrice. Jusqu’au jour où Hedy drogue une domestique puis utilise ses vêtements comme déguisement pour s’enfuir en Suisse puis à Londres.
C’est un autre trait de la personnalité romanesque de Hedy Lamarr : elle a toujours été une femme farouchement libre et déterminée. Mariée six fois, elle a beaucoup de mal à vivre avec un homme. Rappelons qu’à l’époque, le statut marital place les femmes sous la responsabilité de leur époux… Ses détracteurs diront, avec une pointe de sexisme, qu’elle était invivable et a enchaîné les mariages ratés. On y voit plutôt une femme indépendante financièrement, émotionnellement et sexuellement, qui n’a pas le temps de se laisser enfermer par quiconque.

Hedy Lamarr en 1944 sur une photo publicitaire pour le film The Heavenly Body.
A Londres, elle rencontre Louis B. Mayer, le président de la célèbre Metro Goldwin Mayer (MGM). Ayant entendu parler de la jeune femme, il lui propose un contrat médiocre. Pour Hedy, pas question de se brader : elle refuse net. Elle commence à travailler en tant que gouvernante d’un jeune violoniste prodige qu’elle accompagne en croisière où elle recroise Mayer : cette fois, le magnat plie sous les conditions de Hedy. Un contrat plus tard, elle s’envole vers Hollywood. Ce sont les années fastes : elle tourne dans plus de 15 longs-métrages, donne la réplique aux plus grands acteurs hollywoodiens, et devient l’incarnation de l’européenne devenue légende en Amérique.
Une reconnaissance difficile
Au début des années 1940, Hedy Lamarr a une obsession : participer à l’effort de guerre. Elle s’informe sur les procédés d’armement, possédant déjà quelques connaissances de son mariage avec Mandl, et apprend que les torpilles contrôlées par radio peuvent être redirigées par le camp ennemi. Avec son ami pianiste George Antheil, elle imagine un moyen de créer un signal impossible à pirater. Ils parviennent à mettre au point des techniques d’étalement de spectres, des méthodes de transmission de signal sur ondes hertziennes. En 1942, tous deux déposent un brevet, mais ne sont pas pris au sérieux. 20 ans plus tard, lors de la crise cubaine, une version améliorée de leur technologie sera employée. Ce principe de transmission, nommé étalement de spectre par haute-fréquence, est utilisé de nos jours par les satellites, la téléphonie mobile, le Wi-Fi, les systèmes de GPS et de Bluetooth.
Hedy Lamarr n’a jamais cessé d’inventer, mais il aura fallu plusieurs décennies pour accéder à la reconnaissance de ses talents de scientifique. En 1997, trois ans avant sa mort, elle reçoit le prix de l’Electronic Frontier Foundation, et est entrée à titre posthume au National Inventors Hall of Fame en 2014. Sur la Hollywood Walk of Fame, elle était déjà présente depuis 1964.

Hedy Lamarr dans le documentaire Hedy Lamarr: from extase to Wi-Fi, réalisé par Alexandra Dean (2019).
Juliette Amoros